Une étude finlandaise rapporte que les besoins psychiatriques ne diminuent pas après la transition médicale (Ruuska et al. 2026)
- Magali Pignard
- il y a 24 heures
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Une nouvelle étude finlandaise rapporte que le recours aux soins psychiatriques spécialisés n'a pas diminué après une transition médicale chez les jeunes de moins de 23 ans, et a même fortement augmenté chez ceux ayant effectué une transition
médicale.

Ruuska et al. Psychiatric Morbidity Among Adolescents and Young Adults Who Contacted Specialised Gender Identity Services in Finland in 1996–2019: A Register Study, Acta Paediatrica, 2026
Cette étude de cohorte sur registre national examine la fréquence des troubles psychiatriques sévères chez l'ensemble des adolescents et jeunes adultes (moins de 23 ans) orientés vers les deux centres universitaires finlandais spécialisés dans la transidentité, entre 1996 et 2019 (n = 2 083), en vue d'une éventuelle transition médicale. Les résultats sont analysés en fonction du sexe biologique et du fait d'avoir ou non effectué une transition médicale. Cette fréquence est comparée à celle de 16 643 témoins issus de la population générale.
Méthode de cette étude finlandaise
Ce qui est mesuré
→ Le recours à un traitement psychiatrique de niveau spécialisé : oui/non, en comptabilisant le nombre de séances/visites.
Ce recours concerne des troubles suffisamment sévères pour justifier une prise en charge spécialisée, accessible uniquement aux patients dont la demande a été acceptée par un service psychiatrique spécialisé (ex : dépression sévère, troubles anxieux invalidants, troubles du comportement alimentaire, tentatives de suicide, troubles psychotiques, troubles de la personnalité). Le dépistage de ces troubles est régulier et systématique en milieu scolaire, et effectué de la même manière sur l’ensemble du territoire.
Les consultations liées à l'évaluation de l'identité de genre sont exclues du décompte.
Période de comptabilisation des recours à un traitement psychiatrique
Avant la « date index » (= première consultation pour dysphorie de genre)
Après la date index : comptabilisé uniquement si le recours se poursuit pendant au moins 2 ans après la première consultation (pour laisser le temps à l'évaluation de l'identité de genre et à l'éventuel début du traitement médical).
Le suivi se termine au décès ou en juin 2022 pour tous.
Appariement
Chaque adolescent du groupe dysphorie de genre est apparié à 8 témoins (4 garçons, 4 filles) du même âge et de la même ville de naissance. La date index du jeune concerné (date de sa première consultation dans le service de transidentité) est attribuée à ses témoins.
→ Exemple fictif : M. consulte le 1er mars 2015 à un des deux hôpitaux universitaires spécialisés en transidentité. M est apparié à 8 témoins du même âge et même ville de naissance, à qui on attribue comme date index le 1er mars 2015.
Pour M et les 8 témoins, on mesure :
avant le 1er mars 2015, les recours à un traitement psychiatrique spécialisé
les recours à un traitement psychiatrique spécialisé se poursuivant jusqu'au moins le1er mars 2017
Facteur de confusion potentiel contrôlé :les analyses tiennent compte des antécédents de soins psychiatriques spécialisés avant la date index, afin de distinguer les besoins préexistants des besoins apparus en suivi.
Résultats
Avant la date index, 45,7 % des adolescents orientés pour dysphorie de genre avaient déjà eu recours à un traitement psychiatrique spécialisé, contre 15,0 % des témoins (rapport d'environ 3). Ce recours était encore plus fréquent dans la période de suivi : 61,7 % des adolescents orientés avaient un traitement psychiatrique spécialisé se poursuivant au moins 2 ans après la date index, contre 14,6 % des témoins (rapport d'environ 4).
Parmi les adolescents orientés à partir de 2011, ces proportions étaient encore plus élevées que dans la cohorte 1996–2010, aussi bien avant la date index (47,9 % vs 15,3 % chez les témoins) qu'en suivi (61,3 % vs 14,2 %).
Parmi ceux ayant effectué une transition médicale (38.2 % des jeunes), la fréquence du recours à un traitement psychiatrique spécialisé a fortement augmenté entre la période pré-index et le suivi : de 9,8 % à 60,7 % dans le groupe féminisant, et de 21,6 % à 54,5 % dans le groupe masculinisant.

Même en tenant compte du fait que certains de ces adolescents avaient déjà des troubles psychiatriques avant leur première consultation dans le service de transidentité, le risque de développer de nouveaux besoins psychiatriques en suivi restait très élevé pour tous les adolescents orientés pour dysphorie de genre, qu'ils aient ou non effectué une transition médicale. Ce risque était environ 3 à 4 fois plus élevé que chez les filles de la population générale, et 5 à 6 fois plus élevé que chez les garçons de la population générale.
Les auteurs concluent à la nécessité d'une évaluation psychiatrique approfondie et d'un suivi continu avant, pendant et après toute transition médicale.
Forces
Le fait que ce soit une étude sur registre national implique que la cohorte est exhaustive (tous les individus orientés sont inclus, sans sélection), il n'y a aucune perte au suivi (le signalement est obligatoire), la taille de l'échantillon est importante (2 083 cas et 16 643 témoins), la période couverte est longue (trois décennies), et les données sont objectives car elles reposent sur des enregistrements administratifs et médicaux standardisés, et non sur des auto-déclarations.
Le seuil uniforme national garantit que la détection ne dépend pas du lieu de vie ou du médecin qui oriente, ce qui élimine une source de variabilité.
Le dépistage scolaire systématique s'applique à tous les élèves finlandais, groupes dysphorie de genre et témoins confondus. Les témoins ne sont donc pas des personnes qui n'auraient jamais été évaluées, ils ont été évalués régulièrement tout au long de leur scolarité, exactement comme les jeunes concernés.
L'étude inclut un groupe témoin issu de la population générale, ce qui est rare dans ce domaine et permet d'estimer la morbidité réellement excessive par rapport à des jeunes comparables. Enfin, la majorité des sujets ayant été orientés dans les années 2010, les résultats sont probablement applicables aux jeunes concernés aujourd'hui.
Limites de l’étude, reconnues par les auteurs
La variable mesurée est le recours aux soins, et non la santé mentale directement, donc on ne mesure pas la sévérité et le type de troubles.
La répartition entre le groupe ayant effectué une transition médicale (GR+) et celui ne l'ayant pas effectuée (GR–) n'était pas aléatoire. Les adolescents présentant des troubles psychiatriques sévères étaient moins susceptibles d'être acceptés pour une transition médicale, et se retrouvaient donc plus souvent dans le groupe GR–. Les deux groupes ne partent donc pas du même point, ce qui rend leur comparaison difficile, même si les auteurs essaient de corriger ce problème par des ajustements statistiques.
Autres limites éventuelles
L'étude ne peut pas établir de causalité : on ne sait pas si c'est la transition qui cause l'augmentation des besoins psychiatriques, ou si d'autres facteurs expliquent cette trajectoire. Par exemple, l'augmentation du recours psychiatrique après la transition pourrait refléter une meilleure reconnaissance et acceptation de la souffrance psychologique une fois la transition engagée, plutôt qu'une dégradation réelle. Ou bien, des attentes non satisfaites vis-à-vis de la transition pourraient contribuer à une détresse secondaire, indépendamment de tout effet hormonal direct.
Il n'y a pas d'information sur le moment précis de la transition médicale par rapport à l'évolution psychiatrique.
L'étude suppose que le système finlandais centralisé capture l'ensemble des transitions médicales. Mais il est possible que certains adolescents aient eu accès à des hormones en dehors du circuit officiel, via des médecins privés, des achats en ligne par exemple, et ils ne seraient donc pas comptés dans le groupe ayant effectué une transition médicale. Cependant, ce nombre est sans doute faible compte tenu du fort degré de centralisation du système finlandais et de la garantie de remboursement des traitements (les personnes ayant reçu un diagnostic de transsexualisme F64.0 (et F64.8 depuis 2020) dans les services centralisés d'identité de genre ont droit à un remboursement spécial (code 121) pour leur traitement hormonal lorsque celui-ci se poursuit depuis plus d'un an.




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