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Analyse de la revue systématique de McArthur sur la suicidalité

9 févr.
15 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 sept.

Analyse de la revue systématique de McArthur et al., Suicidality and Nonsuicidal Self-Injury in Transgender and Gender Diverse Youth - A Systematic Review and Meta-Analysis, JAMA Pediatrics, 22 décembre 2025

Capture d’écran de la page de l’article « Suicidality and Nonsuicidal Self-Injury in Transgender and Gender Diverse Youth », publié dans JAMA Pediatrics., McArthur, revue, transition mineurs

La revue en bref

137 études (transversales) incluses, évaluées par une échelle à 6 items (disponible dans l'annexe de la revue), adaptée de l'outil d'évaluation du NIH pour les études de cohortes et transversales. Les résultats analysés sont : prévalence de tentatives de suicide, idéation suicidaire, automutilation (non suicidaire).

Les auteurs ont calculé les estimations des prévalences combinées, et ils ont analysé comment ces prévalences variaient :

  • selon la région géographique : Amérique du Nord (USA + Canada), Europe, Asie, Australie/Nouvelle-Zélande, en comparant les taux moyens.

  • selon le type de méthode utilisée pour mesurer les prévalences ;

  • selon l’année de collecte des données.

Ces facteurs ont été analysés séparément, et non simultanément dans un même modèle.


Résultat principal

Les 137 études regroupent 262 échantillons portant sur 131 429 jeunes TGD (transgenres et de genre divers, jusqu'à 25 ans).

La prévalence globale des idées suicidaires : 48,8 %, (95%CI, 45.6%-52.0%), celle des tentatives de suicide de 26,2 % (95%CI, 23.9%-28.6%) et celle des automutilations non suicidaires (NSSI) de 46,6% (95%CI, 40.5%-52.7%).


Autres résultats/éléments rapportés :

  • Association statistiquement significative entre l’année de collecte des données et les 3 prévalences, avec des taux plus élevés dans les échantillons les plus récents.

  • La plupart des échantillons proviennent d'Amérique du Nord (64,5 %) et d'Europe (20,6 %).

  • La mesure de la suicidalité repose principalement sur des enquêtes par questionnaire (77,5 %), plus rarement l’analyse des dossiers médicaux (12,0 %) ou des entretiens (10,6 %).

  • Prévalence combinée de tentative de suicide plus élevé en Amérique du Nord (0,290 ; IC95% 0.261-0.321) qu’en Europe (0,221; IC95% 0.180-0.267).

  • Prévalence plus élevés pour les évaluations par enquêtes par questionnaire que pour les entretiens, pour tous les résultats évalués (significatif).

  • Le score de qualité des études est associé à une prévalence plus élevée concernant l'idéation suicidaire (significatif).



Commentaire général

Cette revue rapporte des taux disproportionnés de suicidalité et d’automutilation, avec une prévalence plus élevée dans les études les plus récentes, ce qui est très préoccupant. Cependant, pour expliquer ces taux élevés, les auteurs structurent leur discussion sur le stress minoritaire, sans considérer d’autres facteurs également susceptibles de contribuer à la suicidalité.

Ils évoquent aussi un accès limité aux soins d’affirmation de genre, alors que leur effet sur le risque suicidaire n’est pas démontré par les données actuellement disponibles.

 

Pour expliquer les taux plus élevés en Amérique du Nord et leur augmentation (toutes régions confondues), ils mettent en avant l'« hostilité sociopolitique » (adoption de lois dites « anti-trans » aux US). Cette hypothèse a une place centrale, jusqu’à en tirer des implications en matière de politique publique. Pourtant, les auteurs ne l'ont pas exploré avec leurs données, qui leur permettaient de le faire. L’exploitation des données descriptives ne permet pas de mettre en évidence une augmentation nette soutenant cette hypothèse.

 

Les auteurs ont analysé plusieurs modérateurs (notamment la région, l’année de collecte, la méthode de mesure) pouvant expliquer une partie des différences de prévalence entre les échantillons. Mais ces modérateurs ont été analysés inviduellement, alors qu’ils sont eux-mêmes liés entre eux : il est donc difficile de distinguer leur rôle respectif dans les différences de prévalence.

 

Les auteurs suggèrent que les études de meilleure qualité rapportent une prévalence plus élevée de l'idéation suicidaire, peut-être en raison d'une méthodologie plus rigoureuse. Mais leur échelle d'évaluation de la qualité des études est essentiellement descriptive et ne permet donc pas d’identifier les biais méthodologiques importants.


Dans le détail :

  1. Aucun effet des lois dites « anti-trans » n’est visuellement apparent dans les données brutes

Note

Les graphiques et calculs sont construits à partir des données brutes de l’annexe supplémentaire de McArthur et al. Celles-ci ne fournissant pas directement certaines répartitions (par région, période ou méthode), un travail de regroupement et de classement des échantillons a été réalisé, à partir des informations disponibles, et est regroupé dans ce tableau Excel en ligne (5 feuilles de calcul).

Les auteurs rapportent que le taux global des tentatives de suicide augmente dans le temps, et que les taux sont plus élevés dans les échantillons nord-américains que dans ceux provenant d’Europe ou d’Asie ; puis ils structurent leur discussion en suggérant que cet écart régional pourrait être lié à un climat perçu comme plus hostile, marqué par la montée des législations dites « anti-transgenres » (aucune analyse n'explore cette hypothèse).


Le tableau 2 de la revue montre bien :

  • une association statistiquement significative entre l’année de collecte des données et les taux estimés de tentatives de suicide, avec des taux plus élevés dans les échantillons les plus récents (b = 0,028 ; IC95 % [0,013–0,043] ; p < 0,001),

  • des différences significatives entre les régions, avec un taux moyen plus élevé en Amérique du Nord (0,290 ; IC95% 0.261-0.321) qu’en Europe (0,221; IC95% 0.180-0.267).


Cependant,  l’association entre l’année de collecte et le taux de TS est globale, l'analyse reposant sur les échantillons de toutes les régions, et non uniquement d'Amérique du Nord : autrement dit, on ne sait pas comment cette augmentation globale se répartit entre les régions. Par exemple, cela pourrait résulter d'une augmentation forte aux US et une stagnation dans les autres régions (cohérente avec leur hypothèse) ; ou d'une augmentation similaire dans toutes les régions (non cohérente). De plus, la région « Amérique du Nord », regroupe les échantillons américains et canadiens : cette catégorie ne permet donc pas d'isoler les US du Canada.


Si on attribue l’augmentation des taux de tentatives de suicide à la montée de la législation dite « anti-trans » aux US (dont les premiers projets de loi apparaissent à partir de 2018), on pourrait s'attendre à une modification de la tendance à partir de cette période, concernant les échantillons issus des US.

La figure ci-dessous, créée à partir des données brutes de l'annexe, représente les taux de TS (avec leurs intervalles de confiance à 95 %) dans les échantillons américains (USA) selon l'année de collecte des données. En bleu, les données recueillies jusqu'en 2017 et en rouge, à partir de 2018.

Visuellement, les taux sont très dispersés entre les échantillons, y compris sur la période 2018–2023. Aucune augmentation nette n’apparaît à partir de 2018 qui viendrait soutenir cette hypothèse, même si ces données ne permettent pas d’exclure un effet de ces législations.

Nuage de points des taux de tentatives de suicide de jeunes trans aux États-Unis avant 2018 et après 2018 en fonction de l’année de collecte. Aucune rupture temporelle visible après 2018, avec une tendance inexistante après 2018 (R² = 0) et très faible avant 2018 (R² = 0,043). Commentaire de la revue McArthur, transition mineurs
Graphes réalisés par l'auteure de ce post, à partir des données de l'annexe supplémentaire de McArthur et al., 2025, reclassées dans la feuille 2 du tableau Excel en ligne

Pour appuyer leur interprétation, McArthur et al. citent Lee et al., (2024) une étude ayant examiné le lien entre l’adoption (dans une vingtaine d'États américains), de 48 lois qualifiées d’« anti-transgenres » entre 2018 et 2022, et les tentatives de suicide déclarées chez des jeunes se déclarant transgenres ou non binaires de 13 à 24 ans. L’étude ne suit pas les mêmes jeunes dans le temps, mais s'appuie sur cinq vagues successives d’enquêtes en ligne réalisées auprès de participants différents, avant et après l’adoption des lois.

 

McArthur et al. mentionnent une association entre l'adoption de lois « anti-transgenres » et les tentatives de suicide, "with effects becoming more pronounced over time". Le lecteur pourrait alors penser qu’au fur et à mesure que le temps passe après l’adoption des lois, une augmentation de ces taux est retrouvée dans les différents États.

Or, comme le montrent Cohn et al. (2026), aux deux vagues d'enquête les plus éloignées de l'adoption de la loi (temps 2 et 3), là où Lee et al. rapportent les augmentations les plus importantes de tentatives de suicide, les données ne provenaient que d'un seul État (ldaho), avec environ 100 répondants à chacune des deux (selon les estimations de Cohn et al.). À noter également que les deux lois de cet État concernaient le sport et les actes de naissance, et non l’accès aux traitements endocriniens.

Cohn et al. pointent d'autres limitations : la méthode statistique utilisée par Lee et al. nécessite d'estimer l'évolution des tentatives de suicide dans un État ayant adopté une de ces lois, s'il ne l'avait pas adoptée. Comme ce n'est pas possible (on ne peut pas revenir dans le temps et voir ce qui se serait passé si cet État n'avait pas adopté la loi), les auteurs ont pris des États témoins n'ayant pas adopté de loi, en considérant que si l'État traité n'avait pas adopté de lois, l'évolution des tentatives de suicide serait similaire à celle des États témoins. Or, les États « traités » (ayant adopté une loi) et les États témoins peuvent différer sur de nombreux facteurs, qui pourraient en eux-mêmes contribuer à l'évolution des tentatives de suicide. Par exemple, l'Idaho était un des deux seuls États ayant commencé à restreindre de manière générale les soins hospitaliers à cause du Covid-19 (au début du temps 2), ce qui en soi-même peut influencer la santé mentale.

Cohn et al. soulignent aussi que pour l'Idaho, il y a très peu de données avant l'adoption des lois qui permettent de vérifier que l’évolution dans cet État suivait jusque-là une tendance similaire à celle des États témoins.

 

Cohn et al. notent que les résultats varient selon la méthode statistique utilisée : les fortes augmentations rapportées par Lee et al. apparaissent dans leur analyse par période après l'adoption des lois, tandis que plusieurs analyses alternatives présentées dans l'étude donnent des résultats non significatifs.

  1. Difficulté à distinguer l’effet de la région de celui d'autres facteurs

Les études nord-américaines utilisent davantage les questionnaires par rapport aux études européennes

Le tableau 2 de la revue rapporte un taux de tentatives de suicide (TS) significativement plus élevé en Amérique du Nord qu’en Europe (6,9 points de différence), mais il rapporte également des différences significatives selon la méthode utilisée pour évaluer ces taux : les taux sont plus élevés quand ils se basent sur une enquête par questionnaire (SU), que lors d'un examen des dossiers médicaux (CR) ou d'un entretien (IN).

Or, lorsqu'on examine les caractéristiques des échantillons inclus dans la méta-analyse (eTable 3 dans le supplément), on observe que les échantillons nord-américains ayant évalué les tentatives de suicide utilisent plus souvent des questionnaires, par rapport aux échantillons européens (voir la feuille 3 du tableau Excel mentionné au début). Cela montre que les modérateurs « région » et « méthode de mesure » sont liés, alors qu'ils ont été analysés séparément.

On peut alors se demander quelle part de la différence des taux entre l’Amérique du Nord et l’Europe pourrait être liée à cette différence de méthodes de mesure, et non à une différence réelle dans la prévalence des tentatives de suicide.


Ci-dessous, la répartition selon le type d'évaluation (feuille 3 du tableau Excel) :

  • Parmi les 64 échantillons nord-américains :

    • 55 (environ 85,9 %) utilisent des questionnaires,

    • 4 (environ 6,25 %) utilisent des revues de dossiers médicaux,

    • 5 (environ 7,81%) utilisent des entretiens.

  • Parmi les 21 échantillons européens :

    • 13 (environ 61,9 %) utilisent des questionnaires,

    • 3 (environ 14,3 %) utilisent des revues de dossiers médicaux,

    • 5 (environ 23,8 %) utilisent des entretiens.

 

On peut alors se poser la question suivante : si les taux de tentatives de suicide étaient identiques dans les deux régions pour chaque méthode de mesure, quelle différence globale résulterait uniquement du fait que ces méthodes ne sont pas utilisées dans les mêmes proportions ?


Selon le tableau 2, les taux moyens de tentatives de suicide sont : 13,2 % pour les revues de dossiers médicaux, 23,1 % pour les entretiens et 28,5 % pour les questionnaires.

En appliquant ces mêmes taux aux deux régions, pondérés par la répartition régionale des méthodes de mesure mentionnée plus haut, on obtient un taux attendu de 27,1 % en Amérique du Nord (13,2 × 0,0625 + 23,1 × 0,0781 + 28,5 × 0,859), et de 25,0 % en Europe. La différence résultante est donc de 2,1 points.


Autrement dit, si les taux étaient identiques pour chaque méthode, la différence de répartition de ces méthodes produirait à elle seule un écart d’environ 2,1 points.

Rapporté à l’écart total de 6,9 points entre les deux régions (tableau 2 de la revue), cela représente environ 30 %. Ce calcul descriptif ne démontre pas que 30 % de la différence observée est effectivement due à la méthode de mesure, mais il montre qu’une partie non négligeable de l’écart pourrait être liée au fait que les méthodes de mesure ne sont pas utilisées dans les mêmes proportions dans les deux régions.


Les échantillons nord-américains sont proportionnellement plus récents

La proportion d’échantillons dont les données ont été collectées à partir de 2015 est nettement plus élevée en Amérique du Nord qu’en Europe (voir figure ci-dessous, réalisée à partir des données brutes de l'annexe). Or, selon les résultats des auteurs, les échantillons dont les données ont été collectées plus tardivement rapportent en moyenne des taux plus élevés. Il devient donc difficile de déterminer dans quelle mesure l’écart observé entre l’Amérique du Nord et l’Europe est associé à la région elle-même ou à la période de collecte des données : est-ce que les taux sont plus élevés parce que les études sont nord-américaines, ou en partie parce que les études nord-américaines sont plus récentes ? Une analyse incluant simultanément région + année aurait aidé à répondre à cette question.


Diagramme en barres montrant le nombre d’échantillons collectés avant 2015 et à partir de 2015, en Amérique du Nord et en Europe. Forte concentration d’échantillons nord-américains après 2015, contre un nombre très limité d’échantillons européens sur la même période. Commentaire de la revue McArthur, transition mineurs
Graphe réalisé par l'auteure de ce post, à partir des données de l'annexe supplémentaire de McArthur et al., 2025, reclassées dans la feuille 4 du tableau Excel en ligne (partie du bas)

Imaginons un exemple fictif, et exagéré exprès, pour comprendre :

  • Europe : 18 études dans les années anciennes et 2 études dans les années récentes

  • Amérique du Nord : 2 études dans les années anciennes et 18 études dans les années récentes.

Supposons que les études anciennes rapportent globalement un taux de TS de 20 %. Les études récentes 30 %.


→ en Europe, sur l'ensemble de la période : 18 études anciennes + 2 récentes : taux moyen autour de 20 %

→ en Amérique du Nord, sur l'ensemble de la période : 2 études anciennes + 18 récentes : taux moyen autour de 30 %.


On pourrait en conclure que le taux est de 30 % en Amérique du Nord, contre 20 % en Europe. Mais en fait, la région ne joue aucun rôle ici : la différence vient uniquement du fait que les études nord-américaines sont plus récentes que les études européennes.

  1. L'échelle d'évaluation de la qualité des études est essentiellement descriptive

Concernant l'idéation suicidaire, les auteurs mentionnent que « les études de meilleure qualité rapportent une prévalence plus élevée, possiblement en raison d’une méthodologie plus rigoureuse ». Le problème est que l'échelle utilisée par McArthur et al. permet surtout de vérifier si l'étude est bien décrite, indépendamment de ses limites :

Pour évaluer la qualité des études, McArthur et al. ont utilisé une version très simplifiée de l’échelle NIH originale, réduite à six items (eTable 2, annexe supplémentaire, reproduite ci-dessous).

Tableau listant six critères d’évaluation de la qualité des études, chacun noté Oui ou Non, portant sur la définition de l’échantillon, sa représentativité, les informations démographiques, le taux de participation, la définition des mesures de suicide ou NSSI, et le statut de publication. Les critères sont adaptés de l’outil NIH, revue McArthur, transition mineurs
Extrait de l'annexe supplémentaire, McArthur et al., 2025

On peut comprendre cette simplification, car l’outil NIH complet est également conçu pour les études de cohortes, et toutes les études incluses sont transversales. Mais les auteurs ont également simplifié certains des items conservés :

  • L'item 5 concernant l'évaluation de l'idéation suicidaire/TS/automutilation, ne porte ni sur la validité de la mesure, ni sur le mode de recueil (auto-questionnaire vs entretien par exemple). Par exemple, beaucoup d'études (par questionnaire) mesurent l'idéation suicidaire par une seule question : « avez-vous déjà sérieusement envisagé de faire une tentative de suicide au cours des 12 derniers mois ? », avec une réponse Oui/Non. Cette question distingue clairement idéation (et non tentative), et elle précise une période (« au cours des 12 derniers mois ») :  c’est donc suffisant pour avoir un score maximal.


  • L'item 2 sur la représentativité de l'échantillon demande si l'échantillon est représentatif d’une population donnée, mais il n’y a aucun critère permet de le vérifier : il est donc difficile de distinguer une étude basée sur un échantillonnage probabiliste d’une enquête reposant sur l’auto-sélection, par exemple via les réseaux sociaux.

    Ainsi, lorsqu'on lit la méthodologie des 13 études évaluant l'idéation suicidaire et ayant obtenu un score de qualité 6/6 (voir la feuille 5 du tableau Excel créée à partir des données brutes de l'annexe), on s'aperçoit que 3 d’entre elles reposent sur un échantillon non probabiliste, autosélectionné en ligne (DeChants, Price-Feeney, Thoma), une sur un échantillon de convenance avec autosélection (Aguilar-Bonnette), une autre sur  échantillon non probabiliste avec participation volontaire (Sun).

Tableau récapitulatif des études nord-américaines rapportant des tentatives de suicide et notées 6/6 sur l’échelle de qualité adaptée du NIH. Il montre que plusieurs études classées comme représentatives reposent néanmoins sur des échantillons non probabilistes auto-sélectionnés. Revue McArthur, transition mineurs
Tableau réalisé à partir des données de l'annexe supplémentaire de McArthur et al., 2025, reclassées dans la feuille 5 du tableau Excel en ligne

  • Un critère absent de l’outil NIH original a par ailleurs été ajouté (item 6) : le fait que l’étude soit publiée dans un journal à comité de lecture ou un chapitre de livre compte pour un point à part entière, alors que la publication n’est pas synonyme de méthodologie rigoureuse.


Les six items sont ensuite additionnés pour former un score de qualité, ce qui peut donner l’illusion d’une étude rigoureuse. Le problème est que certains critères sont beaucoup plus importants que d'autres pour évaluer le risque de biais (items 2 et 4 ; cela aurait dû concerner aussi l’item 5 sur la qualité de la mesure, mais cette qualité n'y est pas réellement évaluée). L’outil NIH original déconseille d’ailleurs d'additionner ces items, pour cette raison.

Au final, avec cette échelle, des études pouvant présenter des biais importants peuvent malgré tout obtenir un score de qualité élevé : ces scores doivent donc être pris avec la plus grande prudence.

  1. L'interprétation est centrée sur le stress minoritaire, sans envisager d’autres facteurs

La revue est centrée sur le modèle du stress minoritaire, dès l'introduction, puis dans l'explication des taux élevés de suicidalité et de NSSI, « probablement liés » à des « facteurs de stress spécifiques comme le harcèlement scolaire (...) et la stigmatisation intériorisée ».

Comme le rappellent les auteurs, ces facteurs n’ont pas été étudiés dans la méta-analyse. Celle-ci ne fournit par ailleurs aucun élément permettant d’exclure d’autres explications tout aussi plausibles.


Les auteurs rappellent à juste titre que ces facteurs n’ont pas été étudiés dans la méta-analyse (A noter également que la méta-analyse ne fournit aucun élément qui aurait permis d’exclure d’autres explications tout aussi envisageables).  

Bien sûr, le fait d'être en décalage des normes sociales, et de vivre du rejet ou du harcèlement, peuvent avoir des effets importants sur la suicidalité et l’automutilation. Mais les auteurs supposent d’emblée que ces comportements suicidaires sont liés à l'identification TGD, alors qu’ils pourraient par exemple également être liés à des troubles neurodéveloppementaux, qui sont très fréquents chez ces individus (Taylor 2024) et bien connus pour être associés à une suicidalité élevée (Chikaura et al., 2025).

 

Les auteurs reconnaissent une augmentation générale des troubles de santé mentale chez les adolescents, mais comme une remarque déconnectée de leur argumentation, axée sur le stress minoritaire.

Dans la population générale, les comportements suicidaires et l’automutilation sont associés à un ensemble de facteurs qui se combinent : isolement social, difficultés familiales, scolaires, harcèlement (dont sont également victimes des jeunes ne s'identifiant pas trans) ou cyberharcèlement, troubles du sommeil, utilisation compulsive des réseaux sociaux, exposition à des contenus en ligne liés au suicide ou à l’automutilation (Nesi et al., 2021 ; Richardson et al. 2024). Par exemple, supposons qu’un jeune soit harcelé parce qu’il est autiste et donc vu comme « bizarre » ; qu’il soit complètement dépassé sur le plan scolaire, faute d’aménagements adaptés à son autisme ; que ses relations avec ses parents soient tendues parce qu’ils sont en train de divorcer ; qu’il soit déprimé ou dorme mal parce qu’il se sent différent, inférieur aux autres ; qu’il vive très difficilement les changements pubertaires, ayant le sentiment de perdre le contrôle de son corps. Pour rompre son isolement, il se tourne vers les réseaux sociaux de manière intensive (presque tout son temps libre) et finit par être exposé presque exclusivement à des contenus de jeunes qui racontent comment ils s’automutilent ou évoquent leurs projets suicidaires.

Supposons que ce jeune s’identifie alors comme transgenre : ses difficultés risquent alors d’être attribuées au « stress minoritaire », avec l’idée qu’un environnement moins stigmatisant et plus acceptant permettrait de les résoudre. On risque donc de passer à côté de leurs causes réelles et de le priver d’un accompagnement dont il a réellement besoin.

 

De plus, dans de nombreux cas, les difficultés de santé mentale précèdent l'apparition ou l'identification de la dysphorie de genre (Kaltiala et al. 2015) : il est donc difficile dans ces cas précis de considérer que les problèmes de santé mentale de ces jeunes soient uniquement la conséquence d'une discrimination, rejet lié à l'identification TGD.

 

Les auteurs rappellent à juste titre que les « minorités sexuelles » (orientation non hétérosexuelle) présentent des taux élevés d’automutilation et de suicide. Or, les personnes non hétérosexuelles sont surreprésentées parmi les jeunes s'identifiant TGD (ex : Szoko et al. 2023). Il est donc possible qu’une partie des taux élevés de suicidalité observés soit associée à leur appartenance à une minorité sexuelle, et non de l’identification trans.

  1. La suggestion selon laquelle un accès limité aux soins d’affirmation de genre contribue à une suicidalité accrue n’est pas étayée par les données disponibles

Les auteurs ne présentent pas les interventions endocriniennes et chirurgicales comme permettant de prévenir le suicide, mais ils suggèrent que l’accès limité à ces interventions pourrait contribuer aux taux élevés d'automutilation et de comportements suicidaires.


  • Un commentaire de J. Cohn, publié le 28 décembre 2025 sous la revue systématique de McArthur et al., souligne que la transition médicale ne peut être considérée comme une stratégie de prévention du suicide. Cohn s’appuie notamment sur une vaste étude finlandaise fondée sur des données de registre (Ruuskä et al., 2024), qui conclut que la réassignation de genre ne prédit pas, en elle-même, la mortalité par suicide et que les principaux facteurs associés au risque suicidaire sont les comorbidités psychiatriques.


  • Dans une étude ultérieure (Ruuskä et al., 2026), les mêmes auteurs concluent que le recours à des soins psychiatriques spécialisés n’a pas diminué chez les jeunes ayant consulté dans une clinique du genre avant l’âge de 23 ans. Il a même nettement augmenté chez ceux ayant entrepris une transition médicale, sans qu’un lien de causalité puisse toutefois être établi.


  • Une revue systématique des interventions visant à réduire le risque suicidaire chez ces jeunes (Christensen et al., 2025) conclut que les effets de ces interventions sur les taux d’idées suicidaires, de tentatives de suicide et, surtout, de décès par suicide chez les jeunes transgenres et de diverses identités de genre restent largement non démontrés. La qualité globale des preuves issues des études incluses était faible et le risque de biais élevé.


  • Une revue systématique commandée par l’Endocrine Society sur les effets des hormones du sexe opposé sur la santé mentale conclut qu’aucune conclusion ne pouvait être tirée concernant l’effet de l’hormonothérapie sur la mortalité par suicide (Baker et al., 2021).


  • Le Cass Review (2024) rapporte que de nombreux professionnels agissent par crainte qu’un retard ou une absence de traitement puisse augmenter le risque suicidaire. Mais le rapport déclare également que cette crainte n’est pas étayée par les données disponibles concernant l’hormonothérapie. Cass souligne par ailleurs que la souffrance des jeunes est souvent aggravée par les longs délais d’attente et le manque d’accompagnement visant à soulager cette souffrance, plutôt que par l’absence d’un traitement médical dont l’effet protecteur contre le suicide n’a pas été démontré (Cass Review, 2024, § 15.36).




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