Analyse de la revue systématique de McArthur sur la suicidalité
Dernière mise à jour : 8 sept.
Analyse de la revue systématique de McArthur et al., Suicidality and Nonsuicidal Self-Injury in Transgender and Gender Diverse Youth - A Systematic Review and Meta-Analysis, JAMA Pediatrics, 22 décembre 2025

La revue en bref
137 études incluses, évaluées par une échelle à 6 items (disponible dans l'annexe de la revue), adaptée de l'outil d'évaluation du NIH pour les études de cohortes et transversales. La revue a également évalué l'évolution des taux :
selon la région géographique : Amérique du Nord (USA + Canada), Europe, Asie, Australie/Nouvelle-Zélande, en comparant les taux moyens.
selon l’année de collecte des données, par méta-régression.
Ces deux facteurs ont été analysés séparément, et non simultanément.
Résultat principal
Les 137 études regroupent 262 échantillons portant sur 131 429 jeunes TGD (transgenres et de genre divers, jusqu'à 25 ans).
La prévalence globale des idées suicidaires : 48,8 %, (95%CI, 45.6%-52.0%), celle des tentatives de suicide de 26,2 % (95%CI, 23.9%-28.6%) et celle des automutilations non suicidaires (NSSI) de 46.6% (95%CI, 40.5%-52.7%).
Autres résultats/éléments rapportés :
Augmentation significative des trois résultats avec l’année de collecte des données.
La plupart des échantillons proviennent d'Amérique du Nord (64,5 %) et Europe (20,6 %).
La mesure de la suicidalité repose principalement sur des enquêtes par questionnaire (77,5 %), plus rarement l’analyse des dossiers médicaux (12,0 %) ou des entretiens (10,6 %).
Taux moyen de tentative de suicide plus élevé en Amérique du Nord (0,290 ; IC95% 0.261-0.321) qu’en Europe (0,221; IC95% 0.180-0.267).
Taux de prévalence plus élevés pour les évaluations par enquêtes par questionnaire que pour les entretiens, pour tous les résultats évalués (significatif).
Le score de qualité des études est associé à une prévalence plus élevée concernant l'idéation suicidaire (significatif).
Commentaire
Cette revue rapporte que les jeunes qui s'identifient trans et de genre divers présentent des taux très élevés de suicidalité et d’automutilation, et que ces taux sont en augmentation toutes régions confondues, ce qui est un constat préoccupant.
Cependant, pour expliquer ces taux élevés, les auteurs structurent leur discussion sur le stress minoritaire : cette interprétation n'est pas du tout confrontée avec d’autres facteurs susceptibles de contribuer à la suicidalité de ces jeunes, alors même que le risque suicidaire est multifactoriel et qu'une proportion importante de ces jeunes présente également des troubles du neurodéveloppement ou est homosexuelle/bisexuelle, ces facteurs étant associés à un risque suicidaire élevé.
Ils évoquent aussi un accès limité aux soins d’affirmation de genre comme facteur probable de ces taux élevés, alors que les données disponibles ne permettent pas d’établir que ces interventions réduisent le risque suicidaire.
Pour expliquer les taux plus élevés en Amérique du Nord ainsi que leur augmentation (toutes régions confondues), ils mettent en avant l'« hostilité sociopolitique » (adoption de lois dites « anti-trans » aux US) ). Il est tout à fait légitime de proposer des hypothèses non testées pour expliquer les résultats. Mais ici, cette hypothèse prend une place centrale, et conduit même les auteurs à en tirer des implications en matière de politique publique, alors que leurs données permettaient pourtant d'explorer cette hypothèse.
Selon les auteurs, les études de meilleure qualité rapportent une prévalence plus élevée de l'idéation suicidaire car leur méthodologie serait plus rigoureuse.
Mais leur échelle d'évaluation de la qualité des études est essentiellement descriptive et ne permet donc pas d’identifier les biais méthodologiques importants, alors même que les données sont transversales, avec des échantillons souvent non probabilistes, la mesure des critères de jugement reposant très souvent sur une simple question avec une réponse « Oui/Non ».
Dans le détail :
Les données brutes ne mettent pas en évidence un effet des lois dites « anti-trans »
Note
Les graphiques et calculs présentés ici sont construits à partir des données brutes de l’annexe supplémentaire de McArthur et al. Celles-ci ne fournissant pas directement certaines répartitions (par région, période ou méthode), un travail de regroupement et de classement des échantillons a été réalisé, à partir des informations disponibles, et est regroupé dans ce tableau Excel en ligne (5 feuilles de calcul).
Les auteurs rapportent que le taux global des tentatives de suicide augmente dans le temps, et que les taux sont plus élevés dans les échantillons Nord-Américains que dans ceux provenant d’Europe ou d’Asie ; puis ils structurent leur discussion en suggérant que cet écart régional pourrait être lié à un climat perçu comme plus hostile, marqué par la montée des législations dites « anti-transgenres » (aucune analyse n'explore cette hypothèse).
Le tableau 2 de la revue montre bien :
une association statistiquement significative entre l’année de collecte des données et les taux estimés de tentatives de suicide, avec des taux plus élevés dans les échantillons les plus récents (b = 0,028 ; IC95 % [0,013–0,043] ; p < 0,001),
des différences significatives entre les régions, avec un taux moyen plus élevé en Amérique du Nord (0,290 ; IC95% 0.261-0.321) qu’en Europe (0,221; IC95% 0.180-0.267).
Cependant, l’augmentation du taux de TS rapportée est globale, l'analyse reposant sur les échantillons de toutes régions, alors que l'explication des auteurs concerne particulièrement l'Amérique du Nord : cette hypothèse ne peut donc pas être vérifiée par leur analyse. Par exemple, plusieurs types d'évolution sont compatibles avec leur résultat, comme une augmentation forte du taux de TS dans le temps aux US et une stagnation dans les autres régions ; une augmentation similaire dans toutes les régions. De plus, les analyses selon les régions regroupent les échantillons américains et canadiens dans une même catégorie « Amérique du Nord », alors que leur explication concerne spécifiquement les États-Unis.
Si on attribue l’augmentation des taux de tentatives de suicide à la montée de la législation dite « anti-trans » aux US (dont les premiers projets de loi apparaissent à partir de 2018); on pourrait s'attendre à une modification de la tendance à partir de cette période.
La figure ci-dessous, créée à partir des données brutes de l'annexe, représente les taux de TS (avec leurs intervalles de confiance à 95 %) dans les échantillons américains (USA) au cours du temps. En bleu, les données recueillies jusqu'en 2017 et en rouge, à partir de 2018.
Visuellement, les taux sont très dispersés entre les échantillons, y compris dans les années 2018-2023. À partir de 2018, les intervalles de confiance se chevauchent avec ceux des années précédentes. Visuellement, il n'y a aucune augmentation nette à partir de 2018.
Cela ne permet pas d’exclure un effet de ces législations, mais les données représentées ici ne montrent pas d'évolution qui soutiendrait cette hypothèse.

Que montrent réellement les études citées pour appuyer l'hypothèse du role des lois anti-trans ?
Pour appuyer leur interprétation, McArthur et al. citent Lee et al., (2024) une étude ayant examiné le lien entre l’adoption (dans une vingtaine d'États américains), de 48 lois qualifiées d’« anti-transgenres » entre 2018 et 2022, et les tentatives de suicide déclarées chez des jeunes se déclarant transgenres ou non binaires de 13 à 24 ans. L’étude ne suit pas les mêmes jeunes dans le temps, mais s'appuie sur cinq vagues successives d’enquêtes en ligne réalisées auprès de participants différents, avant et après l’adoption des lois.
McArthur et al. mentionnent une association entre l'adoption de lois « anti-transgenres » et les tentatives de suicide, "with effects becoming more pronounced over time". Le lecteur pourrait alors penser qu’au fur et à mesure que le temps passe après l’adoption des lois, une augmentation de ces taux est retrouvé dans les différents États.
Or, comme le montrent Cohn et al. (2026), aux deux vagues d'enquête les plus éloignées de l'adoption de la loi (temps 2 et 3), là où Lee et al. rapportent les augmentations les plus importantes de tentatives de suicide, les données ne provenaient que d'un seul État (ldaho), avec environ 100 répondants à chacune des deux (selon les estimations de Cohn et al.). À noter également que les deux lois de cet État concernaient le sport et les actes de naissance, et non l’accès aux traitements endocriniens.
Cohn et al. soulèvent d'autres limitations : la méthode statistique utilisée par Lee al. nécessite d'estimer l'évolution des tentatives de suicide dans un État ayant adopté une de ces lois, s'il ne l'avait pas adoptée. Comme ce n'est pas possible (on ne peut pas revenir dans le temps et voir ce qui ce serait passé si cet État n'avait pas adopté la loi), les auteurs ont pris des États témoins n'ayant pas adopté de lois, en considérant que si l'État traité n'avait pas adopté de lois, l'évolution des tentatives de suicide serait similaire à celle des États témoins. Or, les États « traités » (ayant adopté une loi) et les États témoins peuvent différer sur de nombreux facteurs, qui pourraient en eux-mêmes contribuer à l'évolution des tentatives de suicide. Par exemple, l'Idaho était un des deux seuls États ayant restreint de manière générale les soins hospitaliser à cause du Covid-19 (au début du temps 2), ce qui en soi-même peut influencer la santé mentale.
Cohn et al. soulignent aussi que pour l'Idaho, il y a très peu de données avant l'adoption des lois qui permettent de vérifier que l’évolution dans cet État suivait jusque-là une tendance similaire à celle des États témoins.
Un peu plus loin, McArthur et al. citent Dhanani et al. (2023) : "The rise in antitransgender legislation,combinedwith escalatingpublic stigma and discrimination, may be contributing to heightened psychological distress and risk for self-harm and suicidality"
Dhanani et al. rapportent (dans un petit échantillon transversal de 113 participants) des associations entre l'exposition médiatique de ces projets de loi ou perception de leur soutien par leur entourage, et des symptômes de détresse psychologique. Mais ils ne mesurent pas les tentatives de suicide, et ils n’analysent pas non plus l’effet de lois adoptées sur des comportements suicidaires. Cohn et al. font justement l'hypothèse que le débat autour de ces lois a un impact sur la santé mentale de ces jeunes, et les résultats de Dhanani et al. sont compatibles avec cette hypothèse.
Les études nord américaines utilisent d’avantage les questionnaires par rapport aux études européennes, induisant ainsi une confusion
En plus de rapporter un taux de tentatives de suicide (TS) significativement plus élevé en Amérique du Nord qu’en Europe (6,9 points de différence), le tableau 2 de la revue rapporte également des différences significatives selon que la méthode utilisée pour évaluer ces taux : les taux sont plus élevées quand ils se basent sur une enquête par questionnaire (SU), que lors d'un examen des dossiers médicaux (CR) ou d'un entretien (IN).
Or, lorsqu'on examine les caractéristiques des échantillons inclus dans la méta-analyse (eTable 3 dans le supplément), on observe que les échantillons nord-américains ayant évalué les tentatives de suicide utilisent plus souvent des questionnaires, par rapport aux échantillons européens (voir la feuille 3 du tableau Excel mentionné au début). Cet élément n'est mentionné nulle part par McArthur et al..
On peut alors se demander quelle part de la différence des taux entre l’Amérique du Nord et l’Europe peut s'expliquer uniquement par cette différence de méthodes de mesure, et non par une différence réelle dans la fréquence des tentatives de suicide.
La répartition selon le type d'évaluation est la suivante (feuille 3 du tableau Excel) :
Parmi les 64 échantillons nord-américains :
55 (environ 85,9 %) utilisent des questionnaires,
4 (environ 6,25 %) utilisent des revues de dossiers médicaux,
5 (environ 7,81%) utilisent des entretiens.
Parmi les 21 échantillons européens :
13 (environ 61,9 %) utilisent des questionnaires,
3 (environ 14,3 %) utilisent des revues de dossiers médicaux,
5 (environ 23,8 %) utilisent des entretiens.
On peut alors se poser la question suivante : si les taux de tentatives de suicide étaient identiques dans les deux régions pour chaque méthode de mesure, quelle différence globale résulterait uniquement du fait que ces méthodes ne sont pas utilisées dans les mêmes proportions ?
Selon le tableau 2, les taux moyens de tentatives de suicide sont : 13,2 % pour les revues de dossiers médicaux, 23,1 % pour les entretiens et 28,5 % pour les questionnaires.
En appliquant ces mêmes taux aux deux régions, pondérés par la répartition régionale des méthodes de mesures mentionnée plus haut, on obtient un taux attendu de 27,1 % en Amérique du Nord (13,2 × 0,0625 + 23,1 × 0,0781 + 28,5 × 0,859), et de 25,0 % en Europe. La différence résultante est donc de 2,1 points.
Autrement dit, si les taux étaient identiques pour chaque méthode, environ 2,1 points de l’écart observé entre les régions seraient compatibles avec une différence liée uniquement à la manière de mesurer les tentatives de suicide.
Rapporté à l’écart total de 6,9 points entre les deux régions (tableau 2 de la revue), cela représente environ 30 %. Ce calcul descriptif ne démontre pas que 30 % de la différence observée est effectivement due à la méthode de mesure, mais il montre qu'une partie non négligeable de la différence des taux pourrait être due à une répartition différente des méthodes de mesure.
D’autres sources de confusion (non décrits par les auteurs) peuvent également intervenir.
Par exemple, la proportion d’échantillons nord-américains récents (≥ 2015) est nettement plus élevée que celle des échantillons européens (voir figure ci-dessous, réalisée à partir des données brutes de l'annexe). Or, les études les plus récentes, qui rapportent en moyenne des taux plus élevés, sont très majoritairement nord-américaines. Il devient donc difficile de déterminer dans quelle mesure l’écart observé entre l’Amérique du Nord et l’Europe est associé à la région elle-même ou à la période de collecte des données : est-ce que les taux sont plus élevés parce que les études sont nord-américaines, ou en partie parce que les études nord-américaines sont plus récentes ? Une analyse incluant simultanément région + année aurait aidé à répondre à cette question.
Imaginons un exemple fictif pour comprendre :
Europe : 18 études dans les années anciennes et 2 études dans les années récentes
Amérique du Nord : 2 études dans les années anciennes et 18 études dans les années récentes.
Supposons que les études anciennes rapportent globalement un taux de TS de 20 %. Les études récentes 30 %.
→ en Europe, sur l'ensemble de la période : 18 études anciennes + 2 récentes : taux moyen autour de 20 %
→ en Amérique du Nord, sur l'ensemble de la période : 2 études anciennes + 18 récentes : taux moyen autour de 30 %.
On pourrait en conclure que le taux est de 30 % en Amérique du Nord, contre 20 % en Europe.
Mais en fait, la région ne joue aucun rôle ici. ce qui joue un rôle c'est la comparaison d'études nord américaines récentes et des études européennes anciennes.

Que montrent réellement les études citées pour appuyer l'hypothèse du role des lois « anti-trans » ?
Pour appuyer leur interprétation, McArthur et al. citent Lee et al., (2024) une étude ayant examiné le lien entre l’adoption (dans une vingtaine d'États américains), de 48 lois qualifiées d’« anti-transgenres » entre 2018 et 2022, et les tentatives de suicide déclarées chez des jeunes se déclarant transgenres ou non binaires de 13 à 24 ans. L’étude ne suit pas les mêmes jeunes dans le temps, mais s'appuie sur cinq vagues successives d’enquêtes en ligne réalisées auprès de participants différents, avant et après l’adoption des lois.
McArthur et al. mentionnent une association entre l'adoption de lois « anti-transgenres » et les tentatives de suicide, "with effects becoming more pronounced over time". Le lecteur pourrait alors penser qu’au fur et à mesure que le temps passe après l’adoption des lois, une augmentation de ces taux est retrouvé dans les différents États.
Or, comme le montrent Cohn et al. (2026), aux deux vagues d'enquête les plus éloignées de l'adoption de la loi (temps 2 et 3), là où Lee et al. rapportent les augmentations les plus importantes de tentatives de suicide, les données ne provenaient que d'un seul État (ldaho), avec environ 100 répondants à chacune des deux (selon les estimations de Cohn et al.). À noter également que les deux lois de cet État concernaient le sport et les actes de naissance, et non l’accès aux traitements endocriniens.
Cohn et al. soulèvent d'autres limitations : la méthode statistique utilisée par Lee al. nécessite d'estimer l'évolution des tentatives de suicide dans un État ayant adopté une de ces lois, s'il ne l'avait pas adoptée. Comme ce n'est pas possible (on ne peut pas revenir dans le temps et voir ce qui ce serait passé si cet État n'avait pas adopté la loi), les auteurs ont pris des États témoins n'ayant pas adopté de lois, en considérant que si l'État traité n'avait pas adopté de lois, l'évolution des tentatives de suicide serait similaire à celle des États témoins. Or, les États « traités » (ayant adopté une loi) et les États témoins peuvent différer sur de nombreux facteurs, qui pourraient en eux-mêmes contribuer à l'évolution des tentatives de suicide. Par exemple, l'Idaho était un des deux seuls États ayant restreint de manière générale les soins hospitaliser à cause du Covid-19 (au début du temps 2), ce qui en soi-même peut influencer la santé mentale.
Cohn et al. soulignent aussi que pour l'Idaho, il y a très peu de données avant l'adoption des lois qui permettent de vérifier que l’évolution dans cet État suivait jusque-là une tendance similaire à celle des États témoins.
Un peu plus loin, McArthur et al. citent Dhanani et al. (2023) : "The rise in antitransgender legislation, combined with escalatingpublic stigma and discrimination, may be contributing to heightened psychological distress and risk for self-harm and suicidality"
Dhanani et al. rapportent (dans un petit échantillon transversal de 113 participants) des associations entre l'exposition médiatique de ces projets de loi ou perception de leur soutien par leur entourage, et des symptômes de détresse psychologique. Mais ils ne mesurent pas les tentatives de suicide, et ils n’analysent pas non plus l’effet de lois adoptées sur des comportements suicidaires. Cohn et al. font justement l'hypothèse que le débat autour de ces lois a un impact sur la santé mentale de ces jeunes, et les résultats de Dhanani et al. sont compatibles avec cette hypothèse.
L'échelle d'évaluation de la qualité des études est essentiellement descriptive
Concernant l'idéation suicidaire, les auteurs mentionnent que « les études de meilleure qualité rapportent une prévalence plus élevée, possiblement en raison d’une méthodologie plus rigoureuse ». Le problème est que l'échelle utilisée par McArthur et al. ne permet pas vraiment d'identifier les principales limites des études incluses :
Pour évaluer la qualité des études, McArthur et al. ont utilisé une version très simplifiée de l’échelle NIH originale, réduite à six items (eTable 2, annexe supplémentaire).

On peut comprendre cette simplification, car l’outil NIH complet est surtout conçu pour des études longitudinales ou causales. Mais cette réduction a un effet important : l’évaluation ne porte plus vraiment sur les principaux biais méthodologiques :
Le caractère transversal des données, pourtant central pour l’interprétation des associations observées, disparaît de l’évaluation du risque de biais.
L'item 5 concernant l'évaluation de l'idéation suicidaire/TS/automutilation, ne porte ni sur la validité de la mesure, ni sur le mode de recueil (auto-questionnaire vs entretien par exemple), ni sur le risque de biais de déclaration.
Par exemple, beaucoup d'études (par questionnaire) mesurent l'idéation suicidaire par une seule question : « avez-vous déjà sérieusement envisagé de faire une tentative de suicide au cours des 12 derniers mois ? », avec une réponse Oui/Non.
Cette question distingue clairement idéation (et non tentative), et elle précise une période (« au cours des 12 derniers mois »), ce qui suffit à lui attribuer un score maximal pour cet item. L'étude obtient une bonne confond donc clarté descriptive et qualité méthodologique.
L'item 2 sur la représentativité de l'échantillon vérifie uniquement si l’étude présente son échantillon comme représentatif d’une population donnée, sans examiner les modalités de recrutement ni les mécanismes de participation. Il ne semble donc pas distinguer une étude fondée sur un échantillonnage probabiliste d’une enquête reposant sur l’auto-sélection, par exemple via les réseaux sociaux. Or, une enquête à participation volontaire peut produire des chiffres biaisés : les personnes en bonne santé ou peu concernées peuvent avoir peu de motivation à répondre, parce qu’elles ne se sentent pas concernées par le sujet, alors que des personnes en difficulté ou ayant une expérience marquante peuvent être plus incitées à participer, pour témoigner ou parce que le thème les touche directement.
Ainsi, lorsqu'on fait une recherche des 11 études évaluant l'idéation suicidaire et ayant obtenu un score de qualité 6/6 (voir la feuille 4 du tableau Excel que j'ai créé à partir des données brutes de l'annexe), on s'aperçoit que quatre reposent sur des échantillons non probabilistes, recrutés par auto-sélection (références des études :3, 30, 93, 113 dans l'annexe). Pour évaluer l'idéation suicidaire, presque toutes ont utilisé un item unique auto-rapporté, comme celui mentionné ci-dessus, adapté à la surveillance populationnelle, mais non validé pour une évaluation clinique du risque suicidaire. (Note : je n'ai pas réussi à lire l'étude Y. Xu et al., 2024, ref. 134, je n'ai pu lire que l'abstract, qui ne donne pas d'informations).
De même, parmi les 12 études nord-américaines évaluant les tentatives de suicide (feuille 6 du tableau Excel précédent), et ayant obtenu un score le plus haut en qualité (6/6) : la moitié reposent sur des échantillons non probabilistes, recrutés par auto-sélection (références des études : 3, 29, 30, 92, 93, 113). Malgré cela, elles sont toutes notées « oui » sur l'item de représentativité.

Autrement dit, une étude peut obtenir la note maximale même si elle repose sur des données transversales, des questionnaires auto-rapportés et des échantillons auto-sélectionnés.
De plus, un critère absent de l’outil NIH original a été ajouté (item 6) : le fait que l’étude soit publiée dans une revue à comité de lecture, ce qui compte pour un point à part entière, alors que la publication ne garantit pas une bonne méthodologie.
Au final, avec cette échelle, des études pouvant présenter des biais importants peuvent malgré tout obtenir la note maximale de « qualité » : ces scores doivent donc être pris avec la plus grande prudence.
L'interprétation est centrée sur le stress minoritaire, sans mise en concurrence avec d’autres facteurs
Les auteurs affirment que les taux élevés de suicidalité et de NSSI chez les jeunes TGD seraient « probablement liés » à des « facteurs de stress spécifiques comme harcèlement scolaire, l’accès limité aux soins d'affirmation de genre et la stigmatisation intériorisée ». Aucun autre type de facteur n’est examiné comme hypothèse explicative alternative.
Rappelons qu'il s’agit d’une hypothèse interprétative, et non un résultat démontré : les auteurs mentionnent bien que ces facteurs n’ont pas été étudiés dans la méta-analyse. Celle-ci ne fournit par ailleurs aucun élément permettant d’exclure d’autres hypothèses, pourtant compatibles avec les limites méthodologiques reconnues des données inclues dans la méta analyse, essentiellement transversales ne permettant pas d’établir une relation causale. Pour appuyer leur hypothèse, les auteurs citent deux autres revues systématiques (Vigny-Pau et al., 2021 ; Pellicane et al., 2022) qui, face aux mêmes limites méthodologiques des études, font la même interprétation qu’eux, en excluant toute autre interprétation. Ces deux références ne peuvent donc pas confirmer l’interprétation de McArthur et al. Elles prolongent une hypothèse interprétative déjà présente dans la littérature, sans la tester à l’aide de données et d’analyses adaptées.
Ainsi, McArthur et al. n'examinent pas la possibilité que des troubles de santé mentale ou troubles neurodéveloppementaux, très fréquents chez ces individus (Taylor 2024), et bien connus pour être associés à une suicidalité élevée, soient des facteurs susceptibles d'influencer la suicidalité de manière indépendante.
Par ailleurs, ils rappellent à juste titre que les minorités sexuelles présentent des taux élevés d’automutilation et de suicide. Or, les personnes non hétérosexuelles sont surreprésentées parmi les jeunes s'identifiant TGD (ex : USTS 2015). Il est donc possible qu’une partie des taux élevés de suicidalité observés reflète, au moins en partie, leur appartenance à une minorité sexuelle, indépendamment de l’identité de genre. Cette possibilité n’est pas évaluée dans la méta-analyse.
Les auteurs reconnaissent une augmentation générale des troubles de santé mentale chez les adolescents. Mais cela reste secondaire dans leur interprétation, et n’est jamais réellement mis en balance avec l’hypothèse du stress minoritaire, qui est l’explication privilégiée.
Dans la population générale, les comportements suicidaires et l’automutilation sont compris comme le résultat de plusieurs facteurs qui se combinent, difficultés relationnelles, expériences de harcèlement (dont sont également victimes des jeunes ne s'identifiant pas trans) ou de cyberharcèlement, problèmes de sommeil, tensions scolaires, exposition à des sources de stress social ou environnemental, ou encore certains usages problématiques des réseaux sociaux (Nesi et al., 2021 ; Richardson et al. 2024). Il est donc surprenant que dès lors que le jeune se déclare transgenre, ces facteurs disparaissent de l’analyse, au profit d'une explication centrée exclusivement sur le stress minoritaire lié à l’identité de genre. Or, rien n’indique que les facteurs affectant la santé mentale des adolescents en général cesseraient d’agir chez ces jeunes.
Les données disponibles ne permettent pas de conclure à un effet protecteur de la transition médicale sur la suicidalité
Les auteurs ne présentent pas les interventions endocriniennes et chirurgicales comme permettant de prévenir le suicide, mais ils suggèrent que l’accès limité à ces interventions pourrait contribuer aux taux élevés d'automutilation et de comportements suicidaires.
Un commentaire de J. Cohn publié le 28 décembre 2025 sous la revue systématique de McArthur et al. rappelle que la transition médicale ne peut être considérée comme une stratégie de prévention du suicide, en s’appuyant notamment sur une vaste étude de registre finlandaise (Ruuskä et al., 2024) qui conclut que la réassignation sexuelle en elle-même ne prédit pas la mortalité par suicide et que les principaux facteurs associés au risque de suicide sont les comorbidités psychiatriques.
Par ailleurs, une revue systématique des interventions visant à réduire le risque de suicide chez ces jeunes (Christensen et al., 2025) conclut que « Il n’est cependant encore largement pas prouvé quel est l’effet de telles interventions sur les taux d’idées suicidaires, de tentatives de suicide, et encore moins sur le suicide complété, chez les jeunes transgenres et de genre divers (...) Dans les études incluses, la qualité globale des preuves est faible, et le risque de biais est élevé. »
Le Cass Review (2024) rapporte que beaucoup de professionnels agissent avec la peur qu’un retard ou une absence de traitement puisse aggraver le risque suicidaire. Mais le rapport rappelle clairement que cette peur n’est pas étayée par les données disponibles sur l’hormonothérapie. Cass met également en évidence que la détresse des jeunes est souvent aggravée par les délais d’attente et par le manque d’accompagnement pour soulager cette détresse, plutôt que par l’absence d’un traitement médical dont l’effet protecteur sur le suicide n’a pas été démontré. (Cass Review, 2024, §15.36).
Cette position est cohérente avec la revue systématique de l’Endocrine Society, qui conclut qu’ils ne pouvaient pas tirer des conclusions sur l’effet de l’hormonothérapie sur la mortalité par suicide (Baker et al., 2021).




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